The World Is Mine

1997 (14 tonnes, sorti chez SAKKA-Casterman en 2005)
Grande œuvre polémique de Hideki Arai, cette épopée sauvage de deux apprentis terroristes ne craint pas de confronter ses lecteurs à une incompréhensible violence. Un brûlot sublimée par un dessin carnassier, qui laisse le lecteur avec plus de questions que de certitude.
Par Marius Chapuis

C'est un compte à rebours.
Jamais, au fil des 14 tomes qui composent The World is Mine, nous ne douterons que l'issue de l'épopée de deux désaxés qui ensanglantent le Japon en riant ne peut se terminer ailleurs qu'entre quatre planches. Mais cette certitude est à peu près la seule qu'offre au lecteur Hideki Arai.
Tout débute par une litanie macabre : une voiture de police incendié et ses occupants massacrés ; treize personnes succombent dans l'incendie d'une salle de pachinko ; 8 morts lors d'une explosion dans la gare de Hirosaki ; une bombe fait 7 victimes dans un centre commercial...
Arai colle au duo responsable de toutes ces attaques via une approche aussi sèche que les documentaires de Frédérick wiseman, et se fie à la jugeote de ses lecteurs face à la barbarie.

Devant nous se dresse donc l'hirsute Mon-Chan, incarnation de l'homme primitif, sorte de Mowgli qui aurait été élevé par Shere Kan. Il tue au gré des rencontres et des pulsions. Dans son ombre, Toshi ressemble à un étudiant lambda embarqué par hasard. Cet homme moderne, en apparence civilisé, n'aime rien tant que semer des bombes dissimulées dans des thermos ou des extincteurs. Pris en chasse par la police, ces cavaliers de l'Apocalypse profiteront du désordre provoqué par une autre menace, une créature ressemblant à un ours géant surnommé Higumadon, apparue subitement dans le nord de l'archipel.
The Word is Mine brille par sa terrifiante densité et sa manière d'esquisser sans cesse de nouvelles questions auxquelles il est compliqué de répondre avec certitude. Même les choses les plus évidentes se défilent. Combien de héros compte la série ? Deux ? Trois, si l'on veut bien s'attarder sur le rôle-clé que joue Maria, qui n'est pas proportionnel au nombre de pages dans lesquelles la jeune femme apparaît ? Ou un seul, si l'on s'attend à ce que Higumadon viennent mettre un terme à la course-poursuite tel un Godzilla vengeur ?
La réponse est évidement zéro, personne ne trouvant grâce aux yeux d'Arai. Les Héros n'existent pas. Mais le plus grand mystère, inlassablement relancé par la série, reste le sens à donner à ces déchaînements répétés de brutalité. D'autant qu'il est difficile de ne pas dresser de parallèles entre l'épopée terroriste de Mon et Toshi et l'actualité suffocante de ces derniers mois. Parfois, on pense tenir un élément de réponse.

L'auteur, comme Levinas, penserait-il que la violence est un surgissement qui représente un tel défi pour la morale et la loi qu'elle ne peut et ne doit pas être rationalisée ? Puis on cherche du côté des idées de Norbert Elias ou Yves Michaud : la société imposerait d'être civilisé mais, au fond, l'homme reste intrinsèquement un animal agressif et la violence finit par rejaillir, décuplée, s'il ne trouve pas des mécanismes d'apprivoisement symbolique. De l'info spectacle au carriérisme politique, la société en plein collapse de The World Is Mine est en effet bien incapable de fournir une forme de morale supérieur. Michaud écrit : " La domestication est une répression de soi, en ce sens, les primitifs et les désadaptés ne sont pas à aller chercher très loin, mais en chacun de nous." Toshi et Mon seraient ainsi nos monstres, tapis à la lisière, prêts à surgir au moindre dérapage de l'homme normal qui vit en équilibre entre inadaptation (primitive) et réadaptation (sociétale).

Si elle flingue à tout-va, l'oeuvre d'Arai échappe aux canons. Aussi furieux que puisse être un mangaka, il ménage en général des pauses entre deux déferlantes.  Arai est au contraire lancé comme une balle de revolver. Impossible à dévier. La fuite en avant est inéluctable. D'abord locale, l'action devient nationale puis mondiale.
Malgré sa représentation graphique extrêmement réaliste (au point que la BD se trouve surchargée d'indications de lieux et de temps), Arai s'autorise parfois des emprunts au grotesque, notamment via la foule de personnages secondaires qui traverse The World Is Mine. Un flic hargneux perpétuellement affublé d'un filet de bave ; un journaliste d'investigation qui recouvre son carnet de croquis de pénis... Tout en illuminant un peu le récit, ces pas de côté permettent à l'auteur de mettre à bas l'idée que, quelque part, se cache un homme providentiel. La bonhomie du Premier ministre dont le nez semble dessiné par Tezuka dissimule mal son cynisme calculateur. 
De même, le vieux chasseur qui se positionne en dernier rempart contre Higumadon se révèle être un facho nostalgique de la guerre.
Hideki Arai excelle dans l'art de balloter son lecteur, chez qui naît une forme d'empathie pour ces antihéros avant qu'un profond dégoût ne resurgisse. L'indécence de certaines scènes est telle qu'elles brutalisent jusqu'à l'amateur d'ero-guro le plus chevronné.

Si la représentation graphique est crue, ce qui désarçonne, c'est surtout la façon dont l'auteur prend le temps - plusieurs chapitres si il le faut - de présenter un nouveau personnage, de créer avec lui une intimité, pour mieux le jeter en pâture à ses monstres. Arai prive ainsi le lecteur de toute impression de contrôle sur le récit. On est bien loin du voyeurisme torture-porn, mais on comprend que The World Is Mine ait pu choquer... ainsi, face à la subversion du propos du manga, l'éditeur s'est senti obligé d'ajouter cette ridicule note : " Ce récit est une fiction, les personnages et organisations sont le fruit de l'imagination de l'auteur."
Dormez, braves gens, tout ceci n'est pas vrai. Ouf.